Fonctionnement et dynamique des écosystèmes au Sahel et dans le bassin du lac Tchad: Analyse Bibliométrique
DOI :
https://doi.org/10.5281/zenodo.21745468Mots-clés :
Sahel, Bassin du Lac Tchad, Niger, InsécuritéRésumé
Le bassin du lac Tchad constitue un écosystème stratégique, partagé entre quatre pays, mais fragilisé par le changement climatique, la pression démographique et l’insécurité croissante. Cette étude propose une synthèse bibliométrique examinant la production scientifique relative au fonctionnement et à la dynamique des écosystèmes au sahel et dans le Bassin du Lac Tchad sur une période de 1992-2022. La collecte de données via OpenAlex et Google Scholar a permis d’analyser 1009 articles publiés en français ou anglais. L'approche méthodologique combine l'analyse temporelle, le couplage bibliographique et l'analyse factorielle des correspondances pour cartographier les tendances. Les résultats montrent une évolution quantitative positive, avec une augmentation significative des publications passant de 10 % à 55 % sur les trois décennies étudiées. Qualitativement, on observe un glissement disciplinaire : des approches initiales centrées sur la géographie et la biologie vers une interdisciplinarité forte intégrant sciences sociales, économie et technologies numériques. Les thèmes dominants incluent le changement climatique, la biodiversité et la dégradation des terres. Toutefois, depuis 2013, les mots-clés reflètent l'impact majeur des conflits armés, des migrations et de la sécurité alimentaire. Les principaux acteurs institutionnels identifiés sont le CNRS, le CIRAD et diverses universités de la sous-région comme N'Djaména et Yaoundé. En conclusion, montre la nécessité d'orienter la recherche future vers une gestion durable et adaptative, capable de répondre aux défis environnementaux et géopolitiques complexes qui menacent la résilience des socio-écosystèmes sahéliens. Elle identifie le climat, les pressions anthropiques et les conflits comme leviers prioritaires pour la conservation.
Mots clés: Sahel, Bassin du Lac Tchad, Niger, Insécurité
Téléchargements
INTRODUCTION
Le bassin du lac Tchad, vaste zone transfrontalière partagée par le Niger, le Tchad, le Nigeria et le Cameroun, est un écosystème stratégique à la fois du point de vue écologique, socio-économique et géopolitique. Il couvre une superficie estimée à environ 2,5 millions de km² et abrite plus de 30 millions d’habitants vivant principalement de l’agriculture, de l’élevage, de la pêche et de la collecte des ressources naturelles (Muliati et al., 2023; FAO, 2018). Ce système est caractérisé par une grande diversité écologique allant des zones humides aux formations steppiques sahéliennes. Cependant, depuis les années 1970, cette région connaît une profonde mutation sous l’effet combiné des changements climatiques, de la pression démographique, de la dégradation des terres, de la surexploitation des ressources, et de l’insécurité croissante liée aux conflits armés, notamment l’insurrection de Boko Haram (Lemoalle et Magrin, 2014; Okpara et al., 2016). Ces dynamiques ont modifié de manière significative le fonctionnement écologique des milieux, la disponibilité des services écosystémiques et les interactions entre les communautés et leur environnement. Par conséquent, une analyse bibliométrique constitue une étape fondamentale de la recherche scientifique, permettant de contextualiser un travail dans un paysage des connaissances existantes, d’identifier les points chauds, les lacunes et les pistes de recherche futures. Cette méthode quantitative utilise des indicateurs statistiques pour évaluer l’évolution d’un domaine de recherche scientifique (Ziky et Limam, 2024). Elle intègre plusieurs techniques bibliométriques, telles que l’analyse de Co-authorship qui apprécie les collaborations entre auteurs, institutions et les pays ; l’étude des co-occurrences de mots-clés pour identifier les thèmes dominants et émergents et l’analyse des couplages bibliographiques qui ressort les liens entre documents, les sources et les acteurs scientifiques (Bakker et al., 2005). Selon Ziky et Limam (2024), cette approche permet de retracer l’évolution historique d’un champ de recherche, d’identifier les périodes clés de développement, et de cartographier les thèmes émergents et les changements dans l’orientation académique. Cette approche offre une vue d’ensemble structurée de l’état actuel de la recherche et de son évolution, mettant en lumière les tendances qui ont façonné le domaine.
C’est dans ce cadre que la présente étude bibliométrique a été réalisée afin de: (i) évaluer les tendances de la recherche sur le fonctionnement et la dynamique des écosystèmes dans le bassin du lac Tchad; (ii) identifier les institutions de recherche actives sur ces thématiques; (iii) mettre en évidence les facteurs influençant la dynamique des écosystèmes, ainsi que les approches méthodologiques utilisées dans les études, et proposer des orientations futures pour une gestion durable de ces écosystèmes spécifiques.
MATÉRIEL ET MÉTHODES
Zone d’étude
La zone d’étude de cette synthèse bibliométrique couvre une vaste région transfrontalière d’Afrique de l’Ouest et du Centre, englobant deux unités géographiques majeures, écologiquement connectées: le bassin du lac Tchad et la zone sahélienne élargie. Ce périmètre s’étend de l’océan Atlantique à l’ouest (Sénégal, Mauritanie) jusqu’à la mer Rouge à l’est (Soudan, Érythrée), incluant le Mali, le Burkina Faso, le Niger, le Nigeria, le Tchad et le Cameroun. Cette configuration correspond à une bande climatique comprise entre environ 10°N et 20°N, caractéristique du domaine sahélien (Nicholson, 2013).
Le Sahel est défini comme une zone de transition bioclimatique entre les écosystèmes désertiques du Sahara et les savanes soudaniennes du sud (Le Houérou, 1989; Nicholson, 2013). Il est caractérisé par un climat semi-aride fortement saisonnier, marqué par une courte saison des pluies (3 à 5 mois) et une longue saison sèche. Cette forte variabilité pluviométrique interannuelle constitue l’un des principaux facteurs de contrôle des dynamiques hydroécologiques régionales (Nicholson, 2013; Sultan et Gaetani, 2016). Les épisodes récurrents de sécheresse, notamment ceux des décennies 1970–1980, ont profondément modifié la structure et le fonctionnement des écosystèmes sahéliens (Dai, 2013).
Sur le plan hydroécologique, le bassin du lac Tchad constitue un système endoréique majeur, fortement dépendant des apports des principaux affluents que sont le Chari–Logone, le Komadougou Yobé et l’El Beïd. Ces cours d’eau assurent l’essentiel de l’alimentation hydrique du lac et régulent sa dynamique saisonnière et interannuelle (Coe et Foley, 2001). Cependant, les variations climatiques combinées aux pressions anthropiques (irrigation, expansion agricole, changement d’usage des terres) ont contribué à une forte instabilité hydrologique et à une réduction significative de la superficie du lac depuis le milieu du XXᵉ siècle (UNEP, 2004; GEF, 2015).
Sur le plan écologique, la région constitue un système socio-écologique complexe et hautement sensible, où interagissent savanes arbustives, steppes, zones humides et systèmes fluviaux. Ces écosystèmes sont fortement dépendants des flux d’eau, de la variabilité climatique et des usages des terres (Reynolds et al., 2007). Les dynamiques de dégradation des terres, incluant la perte de couverture végétale, l’érosion des sols et la baisse de fertilité, sont largement documentées dans la région sahélienne et sont exacerbées par les pressions combinées du climat et des activités humaines (MEA, 2005; Herrmann et al., 2005).
Ainsi, l’intégration de la zone sahélienne élargie dans cette analyse bibliométrique permet de replacer la dynamique du bassin du lac Tchad dans un contexte régional plus large, caractérisé par des interactions complexes entre climat, hydrologie, occupation des sols et services écosystémiques. Cette approche systémique est essentielle pour comprendre les trajectoires de vulnérabilité et de résilience des socio-écosystèmes sahéliens face aux changements globaux (IPCC, 2021) (Figure 1).
Collectes des données
Il existe plusieurs bases de données bibliométriques dont entre autres Web of Science, Scopus, Google Scholar et OpenAlex. Pour cette étude, les bases OpenAlex (https://openalex.org/works) et Google Scholar (http://scholar.google.com) ont été sélectionnées pour leur accessibilité et leur couverture des publications en accès libre. OpenAlex, s’appuyant sur des données et infrastructures ouvertes (Crossref, RoR, ORCID, DOAJ et Wikidata notamment), offre une alternative aux bases payantes comme Scopus (Priem et al., 2022). Google Scholar vient compléter cette approche en intégrant une grande diversité de sources. Le moteur de recherche «Publish or Perish» a été utilisé pour la collecte des données à travers la requête «(Dynamiques OR Fonctionnement) AND écosystèmes AND (Sahel OR bassin du Lac Tchad)» (Figure 2).
Analyse et traitements des données
Pour l’analyse des données, la période de 1992-2022 a été divisée en trois phases correspondant à des contextes socio-environnementaux distincts:
• 1992-2002: période post-sécheresse des années 1980,
• 2003-2012: mise en place de programmes internationaux de conservation,
• 2013-2022: période de crise sécuritaire et accélération des impacts du changement climatique.
Les articles de revues à comité de lecture en version française et anglaise ont été filtrés. Sur 1009 articles initialement identifiés, 553 traitent la dynamique et 456 du fonctionnement des écosystèmes.
Analyses historiques
Une analyse temporelle a été menée pour identifier l’évolution du volume de publications (1992-2022) sur le fonctionnement et les dynamiques des écosystèmes dans le bassin du Lac Tchad. Les disciplines dominantes ont été identifiées à travers les mots-clés (Figure 2).
Analyse de couplages bibliographiques
Cette méthode permet d’identifier les liens entre les articles partageant des références communes Van et al., (2017). Un réseau de couplage bibliographique est obtenu en utilisant la formule générale:
RA : l’ensemble des références bibliographiques citées par le document A,
RB: l’ensemble des références citées par le document B,
AB (A, B) est la force de couplage bibliographique entre A et B,
est le nombre d’éléments communs entre les références citées par A et celles citées par B.
Analyses statistiques
Le test de comparaison de proportions a été réalisé afin d’évaluer statistiquement les différences dans la proportion des articles scientifiques consacrés au fonctionnement et à la dynamique des écosystèmes du bassin du Lac Tchad selon les périodes considérées. Ce choix méthodologique permet de vérifier si l’évolution observée des productions scientifiques est significative et associée aux différents contextes environnementaux qui se sont succédé. Parallèlement, une Analyse Factorielle des Correspondances (AFC) a été effectuée pour faire ressortir les relations entre les mots-clés cités dans ces publications et les trois périodes temporelles (1992–2002, 2003–2012, 2013–2022). Les traitements ont été réalisés sous le logiciel R 4.4.3, à l’aide des packages FactoMineR, factoextra, dplyr et ggplot2.
RÉSULTATS
Évolution quantitative des articles scientifiques
Au total, 1009 articles ont été retenus pour les analyses. L’analyse montre que le nombre d’articles scientifiques sur le fonctionnement et la dynamique des écosystèmes dans le Bassin du Lac Tchad a évolué positivement entre 1992 et 2022. Cependant, la production scientifique a connu des fluctuations au cours de cette période, bien que la tendance globale soit à la hausse, avec un intérêt particulièrement renforcé ces dernières années, comme en témoigne le pic de 2022 (Figure 3). L’année 2022, affiche une hausse spectaculaire avec un pic de 120 articles.
Les proportions de nombres des publications qui abordent le fonctionnement et la dynamique des écosystèmes dans le Bassin du Lac Tchad augmentent significativement par période de 10 ans. La proportion des productions pour la période 1992-2002 est significativement différente de ceux de la période 2003-2012 et 2013-2022 avec respectivement 10%, 35% et 55% (Tableau 1).
Disciplines scientifiques dominantes
Le fonctionnement et la dynamique des écosystèmes dans le Bassin du Lac Tchad sont étudiés à travers une approche pluridisciplinaire. Les disciplines en lien avec la Géologie, la Géographie, la Biologie, la Foresterie, l’Écologie sont les clusters les plus fréquents. Ces disciplines sont interconnectées et forment un réseau de connaissances autour des interactions entre les organismes vivants et leur environnement afin de mieux comprendre, gérer et exploiter durablement les ressources naturelles. Elles sont liées aussi à des champs disciplinaires, des concepts et des outils à savoir le changement climatique, la biodiversité et la cartographie (Figure 4).
Facteurs explicatifs de la dynamique des écosystèmes
Changements climatiques
La figure 5 représente un réseau de co-occurrence entre différentes disciplines scientifiques autour du concept de «climate change» (changement climatique). Chaque nœud (cercle) représente une discipline ou un domaine de recherche, et sa taille traduit l’importance ou la fréquence de son association avec les autres disciplines (nombre de co-occurrences ou de publications liées). Les liens (arêtes) montrent les interactions, c’est-à-dire les collaborations ou convergences thématiques entre domaines.
Analyse révélant une forte interdisciplinarité entre les sciences naturelles, sociales et technologiques. Le changement climatique occupe une position centrale, connectant principalement les domaines de la géologie, de la géographie, de l’écologie et des sciences de l’environnement, qui forment le noyau de la recherche sur les processus physiques, biologiques et spatiaux liés au climat. Les liens importants avec la foresterie et la biologie traduisent l’intérêt pour la dynamique de la végétation, la biodiversité et la séquestration du carbone, tandis que les connexions avec l’agriculture et l’économie reflètent les préoccupations socio-économiques liées à la productivité et à la sécurité alimentaire. La présence de la science informatique met en évidence le rôle croissant de la modélisation, de l’intelligence artificielle et du traitement des données dans la prédiction et la gestion des impacts climatiques.
Biodiversité
La figure 6 montre un réseau de co-occurrence thématique organisé autour du concept central de «biodiversity» (biodiversité), en analysant les liens interdisciplinaires qui structurent la recherche scientifique dans ce domaine. La taille des cercles traduit l’importance relative de chaque discipline (en termes de fréquence d’association ou de volume de publications), tandis que les liaisons (traits) représentent les interactions scientifiques ou conceptuelles entre domaines. Les disciplines comme la géographie, l’écologie, la biologie et la foresterie traduisent leur forte implication dans l’étude de la diversité biologique, de la structure des écosystèmes et de la gestion durable des habitats. Les liens avec la foresterie, l’agriculture et les sciences de l’environnement montrent l’importance de la conservation des ressources naturelles et des interactions entre biodiversité et changement climatique. L’informatique, l’économie et la sociologie, expliquent l’élargissement des recherches vers la modélisation, la valorisation économique et la gouvernance sociale de la biodiversité.
Évolution des champs disciplinaires et des outils d’analyse des écosystèmes du Bassin du Lac Tchad (1992–2022)
Entre 1992 et 2022, l’évolution des champs disciplinaires des recherches sur les fonctionnements et dynamique des écosystèmes du Bassin du Lac Tchad a progressivement évolué d’approches dominées par les disciplines biophysiques (géographie, géologie, biologie) vers une interdisciplinarité. Dans les années 1992-2002, la recherche se concentrait principalement autour de la géographie, de la géologie et de la biologie. Entre 2003 et 2012, les sciences de l’environnement, la foresterie, la sociologie et l’économie ont enrichi l’analyse, marquant un élargissement vers la compréhension des interactions nature-société. En fin, entre 2014 et 2022, les recherches se sont orientées vers une approche intégrée mobilisant géographie, biologie, climatologie, économie du développement et gouvernance, en réponse aux défis environnementaux et sociopolitiques complexes, soutenue par des outils modernes tels que les SIG, la télédétection et la modélisation. Cette dynamique reflète une évolution vers une recherche plus appliquée, intégrant les sciences naturelles et sociales pour relever les enjeux environnementaux du bassin (Figure 7).
Relations entre les institutions
L’analyse de couplage bibliographique par institution a permis de visualiser les relations entre les articles partageant des références communes (Figure 8). Les résultats révèlent que le Pôle de recherche scientifique pour l’organisation et la diffusion, le Centre national de la recherche scientifique (CNRS), ainsi que le Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement (CIRAD) et le Centre d’études et de recherche “Acteurs, Ressources et Territoires dans le Bassin du Lac Tchad (ARTELT)” se distinguent comme les principales institutions ayant le plus contribué à l’étude du fonctionnement et de la dynamique des écosystèmes dans le bassin du Lac Tchad. Ces institutions sont suivies par plusieurs universités de la sous-région, notamment l’Université de Yaoundé, l’Université de N’Djaména, l’Université de Diffa, l’Université Dan Dicko Dankoulodo de Maradi, l’Université Abdou Moumouni de Niamey, l’Université de Ngaoundéré et l’Université de Maiduguri, qui jouent également un rôle essentiel dans la production scientifique sur les écosystèmes du bassin. Cette configuration traduit une forte collaboration régionale et internationale dans la recherche environnementale autour du bassin du Lac Tchad.
Analyse de mots clés en fonctions de temps
Les résultats de l’Analyse Factorielle de Correspondance des mots clés utilisés montrent que les deux premiers axes représentent 95,1% des informations, soit 54,0 % pour l’axe 1 et 41,9% de l’axe 2.
Au cours de la période 1992-2002, les mots-clés qui ressortent le plus dans les articles sont: réduction de la pauvreté, conservation de la biodiversité, dégradation des pâturages. Au cours de la période 2003-2012, les principaux mots-clés utilisés dans les articles scientifiques sur le fonctionnement et la dynamique des écosystèmes dans le Bassin du Lac Tchad incluaient la vulnérabilité, le terrorisme, la récupération des eaux de pluie, la dégradation des sols, la cartographie des eaux de surface, les migrations, la désertification, la perte de la biodiversité, Boko Haram, les inondations, les températures des cours d’eau et les changements climatiques (Figure 9).
Alors qu’entre la période 2013-2022, les résultats ont montré des liens avec les mots clés comme Boko haram et radicalisation, démobilisation et mouvements sociaux, inondations, réfugiés et déplacés, vulnérabilité, pastoralisme, résilience climatique, capacité d’adaptation et durabilité, migrations, changement climatique et adaptation, extrémisme, Boko haram et eaux transfrontalières et sécurité de l’eau et inondations urbaine (Figure 9).
DISCUSSION
Tendances des recherches sur le fonctionnement et la dynamique des écosystèmes au Sahel et dans le bassin du Lac Tchad
L’analyse montre une nette augmentation de publications scientifiques, passant de 5,25 % entre 1992–2002 à 70,27 % entre 2013–2022, traduit une dynamique croissante d’intérêt pour les écosystèmes sahéliens et ceux du Bassin du Lac Tchad. Ce phénomène peut s’expliquer par la montée des préoccupations globales autour du changement climatique, de la désertification et de la sécurité alimentaire dans une région vulnérable aux aléas environnementaux et sociopolitiques. Cette tendance confirme les observations de Houérou (2009) et de Moumouni et al. (2018), qui soulignent une montée progressive de la recherche environnementale dans cette région fragile, corrélée à une prise de conscience accrue des enjeux liés au changement climatique et à la désertification. Le pic observé en 2022 (456 articles) reflète probablement d’un effet combiné de la multiplication des financements internationaux, de la progression des capacités de recherche régionales et de l’intégration de ces thématiques dans les agendas politiques et scientifiques mondiaux (ODD, Agenda 2063).
Les résultats révèlent une forte interdisciplinarité, avec une domination des disciplines environnementales telles que la géographie, la biologie, l’écologie, la foresterie et la géologie. Cette diversité disciplinaire est nécessaire pour appréhender la complexité des écosystèmes sahéliens, à l’interface entre milieux naturels, dynamiques sociales et pressions anthropiques. L’intégration progressive des sciences humaines (économie, sociologie) témoigne d’une prise en compte croissante des dimensions sociales et institutionnelles dans la gestion des écosystèmes. Ce croisement entre sciences naturelles et sociales favorise une approche systémique, indispensable pour co-construire des solutions durables adaptées aux contextes locaux. Le fait que les disciplines environnementales (géographie, biologie, écologie, foresterie) dominent est cohérent avec les travaux de Mahamane et al. (2015) sur la diversité disciplinaire nécessaire à l’étude des écosystèmes sahéliens. L’interconnexion des disciplines reflète une tendance mondiale à adopter des approches interdisciplinaires pour comprendre la complexité socio-écologique des systèmes vulnérables (Folke et al., 2016).
L’intégration progressive des sciences humaines comme l’économie et la sociologie rejoint les recommandations de Turner et al. (2003), qui insistent sur l’importance de la dimension sociale dans la gestion durable des ressources. Cette approche intégrée est particulièrement pertinente dans des contextes où les pressions anthropiques et les enjeux socio-politiques influencent fortement les dynamiques écologiques.
Analyse de la catégorie
Au total, 240 disciplines étudiant les fonctionnements et la dynamique des écosystèmes dans le Bassin du Lac Tchad, différents significativement en fonction du temps, ont été répertoriées. De 1992-2002, 20 disciplines ont étudié le fonctionnement et la dynamique des écosystèmes dans le Bassin du Lac Tchad, surtout en sciences environnementales (Biologie, Géographie, Foresterie, Science politique). Entre 2003-2012 et 2013-2022, 178 disciplines ont été mobilisées, surtout en études environnementales (Géologie, Géographie, Biologie, foresterie, écologie, cartographie, télédétection, Changements climatiques, insécurité et Hydrogéologie). Ces résultats similaires ont été trouvés par Foley et al. (2001), Elmore et al. (2008) et Rana et al. (2020) montrant que les disciplines scientifiques étudiant les catégories des sciences environnementales évoluent en fonction du temps. La catégorie des changements climatiques a beaucoup plus de liens avec la géologie, la géographie, l’écologie et la biologie, c’est-à-dire que les changements climatiques peuvent impacter directement la composition et la structure des écosystèmes (écologie et biologie) à travers les phénomènes géologiques naturels (inondation, feux de brousses) dans une zone géographique.
Institutions de recherche qui mènent des recherches sur ces aspects
L’implication croissante des universités africaines (Yaoundé, N’Djaména, Diffa, Maradi, Niamey, Maiduguri) dans la production scientifique régionale est un signal fort du renforcement des capacités endogènes de recherche. Le couplage bibliographique met en évidence l’émergence de pôles scientifiques régionaux et la nécessité de favoriser davantage la collaboration Sud-Sud, pour une meilleure appropriation des connaissances et une production de savoirs ancrée dans les réalités locales. Cette dynamique reste néanmoins tributaire des ressources, des infrastructures et du soutien politique à la recherche. La contribution des universités africaines rejoint les analyses de Njoya et al. (2018) qui mettent en avant le renforcement des capacités de recherche régionales dans le Bassin du Lac Tchad. L’accent mis sur la collaboration entre institutions illustre la montée en puissance des réseaux scientifiques africains et la nécessité d’une coopération Sud-Sud renforcée, conformément aux conclusions du rapport UNESCO (2021) sur la science en Afrique et dans le Bassin du Lac Tchad.
Facteurs de la dynamique des écosystèmes et approches utilisées dans les études, et proposition pour les orientations futures pour une gestion durable de ces écosystèmes particuliers
Le changement climatique apparaît comme le moteur principal des transformations écologiques, sociales et économiques dans la région. Son impact transversal est observé à travers la modification des régimes hydriques, la perte de biodiversité, la migration des espèces, mais aussi l’augmentation de la vulnérabilité des communautés. Le rôle central du changement climatique dans la dynamique des écosystèmes sahéliens corrobore les travaux de Herrmann et al. (2005) et de Nicholson (2013), qui documentent l’impact des variations climatiques sur la végétation, la désertification et les cycles hydrologiques dans la région. L’association avec les clusters agriculture, biodiversité et société illustre bien la complexité des interactions et la nécessité d’une recherche transdisciplinaire. Par ailleurs, les études récentes de Sarr et al. (2020) soulignent que l’adaptation aux changements climatiques passe par la prise en compte des pratiques agricoles locales et des connaissances autochtones, renforçant la pertinence des interactions relevées entre sciences naturelles et sociales.
La biodiversité est désormais considérée comme un enjeu stratégique, tant pour la conservation écologique que pour les fonctions économiques et sanitaires. L’émergence de l’agroforesterie, des savoirs traditionnels et des approches participatives renforce l’idée d’une gestion écosystémique holistique et inclusive. La place centrale accordée à la biodiversité s’aligne avec les observations de Scholes et Biggs (2005) sur son rôle fondamental dans le maintien des services écosystémiques. L’intégration de l’agroforesterie et des savoirs locaux fait écho aux conclusions de Nair (1993) et de Sinare et al. (2016), qui démontrent le potentiel des pratiques agroforestières pour concilier la conservation et le développement rural dans les zones semi-arides. Cette approche holistique répond aux recommandations de la Convention sur la Diversité Biologique (CDB, 2010) pour une gestion intégrée et participative de la biodiversité.
Alors que les années 1990 étaient centrées sur la conservation de la biodiversité et la lutte contre la pauvreté, les années 2000 et 2010 ont vu émerger des thématiques liées à l’insécurité (Boko Haram, déplacements), à l’adaptation au changement climatique et à la résilience des sociétés. Cela reflète un déplacement des priorités scientifiques vers des enjeux plus intégrés, à l’interface entre écologie, sécurité et développement. L’évolution thématique des mots-clés de la biodiversité et de la pauvreté vers des enjeux liés à l’insécurité, aux migrations et à la résilience climatique est un reflet direct des réalités socio-politiques du Sahel, notamment l’impact de Boko Haram et les crises humanitaires documentées par Turner et al. (2017) et N’Diaye et al. (2019). Ce glissement thématique vers une intégration des questions sécuritaires dans la recherche environnementale est aussi observé dans les travaux récents de Adow et al. (2021), qui soulignent la complexité des interactions entre environnement, conflits et développement durable dans la région.
CONCLUSION
L’analyse des tendances scientifiques sur les écosystèmes sahéliens entre 1992 et 2022 révèle une progression notable de la production académique, avec un passage de 10% à 55% des publications entre les premières et dernières décennies, traduisant une croissance annuelle moyenne d’environ 10 %. Cette dynamique reflète l’intérêt croissant pour les enjeux liés au changement climatique, à la désertification, à la sécurité alimentaire et à la résilience des sociétés sahéliennes. La prédominance des sciences environnementales (70 %) témoigne de l’importance accordée aux problématiques écologiques, tandis que la montée des travaux en sciences sociales (40 %) souligne une approche de plus en plus interdisciplinaire. Les principaux facteurs de la dynamique des écosystèmes identifiés pour une orientation future sont le changement climatique (65 %), les pressions anthropiques (48 %) et les conflits et déplacements (30 %).
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