Résumé

La présente étude a pour objectif de modéliser la distribution potentielle de Balanites aegyptiaca sous l’influence des changements climatiques au Niger. Le principe d’entropie maximale (MaxEnt) a été utilisé pour déterminer les habitats favorables de l’espèce en fonction des variations des conditions climatiques actuelles et futures (horizon 2050). Les données de présence de l’espèce combinées aux données bioclimatiques dérivées de la base de données Worldclim ont permis de générer trois modèles climatiques pour les projections futures (les modèles CCCMA, CSIRO et HadCM3) sous le scénario A2 du GIEC. Les précipitations du trimestre le plus froid (BIO19) et les précipitations de la période la plus humide (BIO13) sont les variables environnementales qui ont plus contribué à la prédiction du modèle. Sous les conditions climatiques actuelles, 67,7% du territoire nigérien est très favorable au développement de Balanites aegyptiaca. Les modèles CCCMA et HadCM3 qui prédisent une augmentation des précipitations à l’horizon 2050 tout comme le modèle CSIRO qui prédit une diminution pour ce même horizon montrent que les habitats très favorables seront convertis en habitats moyennement favorables. Les aires protégées terrestres du Niger, situées majoritairement en sahélo-soudanienne, sont plus efficaces pour la conservation de Balanites aegyptiaca aussi bien dans les conditions climatiques actuelles qu’à l’horizon 2050. Il s’agit surtout des réserves totales de faune de Tamou et de Gadbédji. La présente étude montre que Balanites aegyptiaca est l’une des rares espèces qui sont bien adaptées aux conditions d’aridité de la zone sahélo-soudanienne. Les résultats de cette étude constituent un outil pouvant servir de base pour la conservation et la gestion des peuplements naturels de Balanites aegyptiaca.


 Mots-clés: Balanites aegyptiaca, MaxEnt, niche écologique, changements climatiques, aires protégées, Niger.

INTRODUCTION

Les périodes successives de sécheresse combinées à une pression démographique de plus en plus croissante ont entraîné une forte dégradation de la végétation en Afrique et particulièrement au Sahel. L’une des manifestations immédiates de cette dégradation est la réduction de la densité des espèces végétales dans les systèmes cultivés (Faye, 2010), la fragmentation et la réduction des superficies des forêts (Hill et Curran, 2005 ; Cramer et al., 2007). Force est d’admettre qu’avec la destruction des habitats, les espèces disparaîtront plus vite (Giday, 2001). Aujourd’hui, à cause de la conquête de nouvelles terres agricoles et des zones d’habitation, les refuges de la biodiversité sont de plus en plus repoussés vers leurs limites extrêmes (Morou et al., 2011 ; Karim et al., 2012 ; Mama et al., 2014). Selon Wezel (2004), plus que les facteurs climatiques, c’est la pression anthropique qui parachève la disparition des espèces après que les changements climatiques auront entraînés la perte de densité des espèces ligneuses (Gonzalez, 2001). Boko et al. (2007) estiment que 25 à 42% des espèces végétales d’Afrique pourraient être menacées d’extinction du fait d’une perte de 81 à 97% des habitats favorables d’ici 2085.

Au Niger, sur un potentiel de ressources forestières ligneuses nationales estimé en 1989 à 16 millions d’hectares comprenant 600.000 ha de forêts classées, environ 200.000 ha sont perdus chaque année du fait des facteurs anthropiques et des variations climatiques (Abdourahamane et al., 2012). Dans une telle dynamique, la survie de nombreuses espèces ligneuses particulièrement les espèces fruitières est menacée. C’est le cas de B. aegyptiaca, espèce caractérisée par une exploitation intense. Tous les organes de cette espèce sont utilisés par les populations. Les fruits sont consommés crus ou transformés en huile et savon. Le bois est utilisé pour la confection de divers outils aratoires. Les jeunes feuilles sont consommées en épinard et divers extraits des organes sont utilisés dans le traitement des maladies (Abdou et al., 2020). Dans ce contexte du changement climatique et des pressions anthropiques sur les ressources naturelles, prédire les variations de distribution spatiale de B. aegyptiaca constituerait un outil d’aide à la prise de décision notamment dans le cadre de la gestion et de la conservation durable.

Ces dernières années, un nombre croissant d’outils pour l’analyse des modèles de distribution géographique à différentes échelles spatiales est apparu (Guisan et Thuiller, 2005 ; Jimenez-Valverde et al., 2008). Parmi ces outils, une attention particulière a été donnée à des modèles prédictifs de distribution d’espèces, où la niche écologique potentielle est modélisée à partir des descripteurs des caractéristiques environnementales des localités où la présence de l’espèce a été confirmée (Guisan et Zimmermann, 2000). Parmi ces modèles se trouve le modèle de Maximum d’Entropie (MaxEnt) (Phillips et al., 2006). Au Niger, très peu d’études ont été publiées sur la modélisation des données de l’habitat des espèces avec ce modèle (Abdou et al., 2016 ; Sadda et al., 2018 ; Yahou et al., 2020).

Cette étude a pour objectif de prédire la distribution géographique actuelle et future de B. aegyptiaca au Niger sous l’influence du changement climatique et d’évaluer l’efficacité des aires protégées dans la conservation de cette espèce.

MATÉRIEL ET MÉTHODES

Zone d’étude et description de l’espèce étudiée

Cette étude concerne l’ensemble du territoire de laRépublique du Niger. Ce pays est situé entre 11°37’ et 23°33’ de latitude Nord et entre 0°10’ et 16°00’ de longitude Est. Il est limité au Nord par l’Algérie et la Libye, à l’Est par le Tchad, au Sud par le Nigeria et le Bénin et à l’Ouest par le Burkina Faso et le Mali. Le Niger couvre une superficie de 1 267 000 km2.

Balanites aegyptiaca (L.) Del. est présente en Afrique de l’Ouest dans les zones sahélienne et soudano-sahélienne. Arbre à cime sphérique, aplatie ou irrégulière atteignant 8-9 m de haut (Arbonnier, 2000). Le port est remarquable avec des branches retombantes souples, armées de longues épines droites, alternes ou disposées plus ou moins en spirale, insérées au-dessus de l’aisselle des feuilles. Son écorce grise et lisse au stade jeune devient fissurée et crevassée chez les sujets âgés (Arbonnier, 2000). Les feuilles, courtement pétiolées, sont composées, bifoliolées, atteignant 1 à 7 cm de long, insérées sous la base des épines (Figure 1). D’une grande amplitude écologique, on trouve cet arbre en Afrique Orientale jusqu’à 1500 m d’altitude. Il indique le surpâturage dans les régions caractérisées par un indice de pluviométrie comprise entre 500 et 750 mm (Beka, 2011).

Figure 1 : Balanites aegyptiaca (A : Pied dans un parc agroforestier ; B : Fleur : C : Fruits ; D : Graines ; E : Rameaux ; F : Tronc)

Collecte des données

Points de présence B. aegyptiaca

Les données d’occurrence (coordonnées géographiques) de B. aegyptiaca (Figure 2) ont été collectées à partir des sources suivantes : les travaux de terrain, une revue bibliographique qui a permis de consulter les données de publication, thèses et mémoires sur les informations de présence de B. aegyptiaca sur le territoire nigérien et la base des données du laboratoire Garba Mounkaïla (Faculté des Sciences et Techniques, Université Abdou Moumouni de Niamey). Afin de s’assurer que les données de présence de l’espèce étudiée couvrent le plus possible la région où elle est régie par les mêmes facteurs climatiques (Fitzpatrick et Hargrove, 2009), les coordonnées de présence de l’espèce ont été collectées dans son aire de distribution en Afrique de l’Ouest. Ces données additionnelles ont été obtenues à partir de la base des données du GBIF (Global Biodiversity Information Facility) (www.gbif.org).

En cas d’absence des coordonnées géographiques exactes de certains points de présence issus de la revue bibliographique ou du site GBIF, les « Gazettiers » des localités dans lesquels ils se trouvent ont été utilisés pour identifier leurs coordonnées géographiques à l’aide de l’outil d’identification de DIVA-GIS 7.5 (www.diva-gis.org/datadown). Le tableau 1 donne la répartition de points de présence de B. aegyptiaca utilisés en fonction des sources.

Figure 2 : Localisation des points de présence de B. aegyptiaca utilisées en Afrique de l’Ouest.

Tableau 1 : Répartition des points de présence de B. aegyptiaca utilisés en fonction des sources.

Données climatiques

Les données sur les conditions climatiques actuelles ont été dérivées des données climatiques de 1950-2000, téléchargées de la base de données Worldclim version 1.4 (www.worldclim.org) (Hijmans et al., 2005 ; Hijmans et al., 2006). Pour les projections climatiques futures, trois modèles de circulation générale (Global Circulation Models : GCMs) parmi les plus recommandés (IPCC, 2007) ont été utilisés. Il s’agit des modèles CCCMA (Canadian Centre for Climate Modeling and Analysis), CSIRO (Commonwealth Scientific and Industrial Research Organization) et HadCM3 (Hadley Centre for Coupled Model version 3). Pour ces modèles, les projections faites pour 2050 ont été utilisées sous le scénario d’émission A2. Ce scénario a été utilisé de préférence car il prédit une situation considérée plus probable pour l’Afrique à l’horizon 2050 (Williams et al., 2007).

Dix-neuf (19) variables bioclimatiques ont été générées à partir des données climatiques brutes (précipitations et température) préparées et mises sous formats compatibles avec le programme MaxEnt (Tableau 2). À cet effet, le logiciel DIVA-GIS 7.5 a été utilisé. Les facteurs édaphiques ne sont pas pris en compte parce que plusieurs auteurs ont signalé que l’espèce B. aegyptiaca est peu exigeante par rapport au sol (Maydell, 1983 ; Chevallier et al., 2003 ; Eyog et al., 2006).

Tableau 2 : Variables bioclimatiques utilisées (www.worldclim.org).

Analyse et traitement des données

Modélisation et validation de modèle

La modélisation a été réalisée en utilisant le programme MaxEnt (Maximum Entropy) version 3.4.1, qui utilise une procédure d’optimisation comparant la présence de l’espèce avec les caractéristiques de l’environnement en se basant sur le principe d’entropie maximale (Phillips et al., 2006). Pour évaluer la qualité du modèle produit par MaxEnt, la Courbe Caractéristique d’Opération a été analysée (ROC : Receiver Operating Characteristic) qui attribue une valeur unique en fonction de la performance du modèle (AUC : Area Under the Curve). L’analyse ROC est une mesure de sensibilité qui correspond aux taux de positifs vrais (aucune erreur d’omission), par rapport aux taux de faux positifs (erreur de prévision superflue). Ainsi, l’analyse ROC évalue la capacité du modèle à prédire correctement l’occurrence de l’espèce selon la valeur d’AUC (Tableau 3) (Phillips et al., 2006).

Afin de déterminer la contribution individuelle de chacune des variables retenues, le test de Jackknife a été effectué (Young et al., 2011). Il consiste à écarter les variables tour à tour et à générer à chaque fois un modèle avec les variables restantes puis un modèle avec la seule variable écartée.

Tableau 3 : Validité du test de Maxent suivant les valeurs de l’AUC.

Analyse spatiale et cartographie

Les résultats issus de la modélisation avec MaxEnt ont été importés dans le logiciel ArcGis 10.1 pour spatialiser les différents habitats de B. aegyptiaca en fonction des probabilités logistiques d’occurrence. À cet effet, trois classes d’habitat ont été définies en fonction des probabilités logistiques d’occurrence : (i) habitat très favorable (P>0,6), (ii) habitat moyennement favorable (P = 0,4-0,6) et (iii) habitat peu favorable (P = 0,01- 0,4). De même, l’outil d’analyse spatiale d’ArcGis 10.1 a permis de calculer la superficie de chaque type d’habitat. À partir de ces superficies calculées, la tendance de chaque type d’habitat (proportion de perte ou de gain) a été estimée. Pour évaluer la capacité actuelle et future des aires protégées du Niger à conserver B. aegyptiaca, les résultats de chaque analyse ont été superposés aux cartes des aires protégées. Ces cartes des aires protégées du Niger ont été extraites de la carte globale du réseau mondial des aires protégées (UNEP-WCMC et IUCN, 2020) (Tableau 4, Figure 3).

Tableau 4 : Superficie des aires protégées du Niger.

Figure 3 : Localisation des aires protégées du Niger.

RÉSULTATS

Contribution des variables environnementales et validation du modèle pour B. aegyptiaca

Sept (7) variables environnementales sur les dix-neuf (19) ont été retenues après le test de corrélation pour la modélisation de distribution de B. aegyptiaca. Les précipitations du trimestre le plus froid (BIO19) suivies par les précipitations de la période la plus humide (BIO13) sont les variables environnementales ayant plus contribuées à la prédiction du modèle (Tableau 4). Le test de Jackknife confirme la contribution au modèle de la variable « précipitations du trimestre le plus froid » avec le gain le plus élevée lorsqu’elle est utilisée isolement dans l’analyse (Figure 4). Ainsi, en termes d’importance de permutation, la variable « précipitation du trimestre le plus froid » provoque la réduction de 55,6% du pouvoir prédictif du modèle et la variable « isothermalité » le réduit à 16,4% (Tableau 4). Le résultat d’évaluation de l’indice AUC (0,939) montre une bonne performance du modèle dans la prédiction de l’habitat favorable à B. aegyptiaca.

Tableau 4 : Variables bioclimatiques utilisées et leurs contributions au modèle.

Figure 4 : Résultat du test de Jackknife sur la contribution des modèles.

Distribution actuelle de B. aegyptiaca au Niger

Les résultats de la modélisation de distribution de B. aegyptiaca ont montré que sous les conditions climatiques actuelles, près de 67 % du territoire national nigérien constitue un habitat très favorable pour l’espèce (Figure 5). Cet habitat très favorable au développement de B. aegyptiaca est essentiellement compris entre 12° et 7° de latitude Nord, ce qui correspond à presque toutes les zones climatiques du Niger. L’habitat moyennement favorable et l’habitat peu favorable à l’espèce se situent essentiellement dans le climat saharien (entre 17° et 20° de latitude Nord). Le modèle climatique actuel montre que seul 16,22% de la superficie du territoire nigérien constitue un habitat non favorable à B. aegyptiaca soit 205535,6 Km².

Figure 5 : Distribution de B. aegyptiaca sous conditions climatiques actuelles au Niger.

Distribution future de B. aegyptiaca à l’horizon 2050 sous l’effet des différents scénarios climatiques

Selon les projections bioclimatiques du modèle CCCMA, B. aegyptiaca perdra près de 7,55% de son habitat qui est actuellement très favorable à l’horizon 2050 (Tableau 5, Figure 6). Cet habitat sera essentiellement converti en habitat moyennement favorable (Figure 6). Les modèles CSIRO et HadCM3 donnent des tendances similaires avec un une réduction respectivement de 2,44 et 2,66% de l’habitat très favorable et une extension de l’habitat moyennement et peu favorable (Figures 7 et 8). La réduction de l’habitat très favorable au développement de B. aegyptiaca pour les trois modèles climatiques (CCCMA, CSIRO et HadCM3) à l’horizon 2050 sera essentiellement observée dans la partie Nord-est du pays entre 15° et 21° de latitude Nord (Figures 6, 7 et 8).

Tableau 5 : Dynamique des aires favorables à la conservation de B. aegyptiaca au Niger.

Figure 6 : Distribution de B. aegyptiaca au Niger à l’horizon 2050 sous le modèle CCCMA.

Figure 7 : Distribution de B. aegyptiaca au Niger à l’horizon 2050 sous le modèle CSIRO.

Figure 8 : Distribution de B. aegyptiaca au Niger à l’horizon 2050 sous le modèle HadCM3.

Aires protégées et conservation de B. aegyptiaca au Niger

La dynamique des habitats favorables de B. aegyptiaca dans les aires protégées terrestres du Niger et leur efficacité à la conservation de l’espèce sous les conditions climatiques actuelles et futures a été analysée (Tableau 6, Figures 9, 10, 11 et 12). Dans le parc W situé au sud-ouest du pays, c’est l’habitat moyennement favorable sous les conditions climatiques actuelles qui sera converti en habitat peu favorable à 10,83% (CCCMA), à 70% (CSIRO) et à 25% (HadCM3) à l’horizon 2050 (Figures 9A, 10A, 11A et 12A). Sous le climat actuel, 84,16% de la superficie de la Réserve partielle de faune de Dosso est très favorable à la conservation de B. aegyptiaca soit 2579,7 Km² (Figure 9B), mais les projections à l’horizon 2050 montrent une réduction de cette superficie très favorable allant de 21,66 à 42,5% pour les trois modèles (Figures 10B, 11B et 12B). La Réserve totale de faune de Gadbédji située au centre-sud du Niger montre une grande efficacité à la conservation de l’espèce sous les conditions climatiques actuelles et futures. Tous les modèles ont montré que l’ensemble de la superficie de cette aire protégée constitue un habitat très favorable à la conservation de B. aegyptiaca (Figures 9D, 10D, 11D et 12D). Quant à la Réserve totale de faune de Tamou (RTFT), les conditions climatiques actuelles et futures (CCCMA, CSIRO et HadCM3) ont montré que plus de 90% de la superficie de cette réserve est très favorable à la conservation de B. aegyptiaca (Figures 9C, 10C, 11C et 12C). Le scénario climatique actuel montre que 81,05% de la superficie de la Réserve naturelle nationale de Termit et Tin-Toumma (RNNTT) est très favorable à la conservation de B. aegyptiaca (Figure 9E). D’après les projections avec les modèles CCCMA et CSIRO, une réduction de cet habitat très favorable au profit de l’habitat moyennement et peu favorable sera observée dans cette aire protégée (Figures 10E et 12E). Le modèle HadCM3 prédit une augmentation de 14,05% de la superficie de l’habitat très favorable à l’horizon 2050 dans la Réserve naturelle nationale de Termit et Tin-Toumma (Figure 12E). Dans la Réserve naturelle de l’Aïr et du Ténéré située plus au nord du pays, sous les conditions climatiques actuelles, seuls 42,63% de la superficie de cette aire protégée est très favorable à la conservation de B. aegyptiaca (Figure 9F). Cet habitat très favorable laissera place à l’habitat peu et non favorable à la conservation de B. aegyptiaca selon les projections avec les trois modèles climatiques à l’horizon 2050 (Figures 10F, 11F et 12F).

Tableau 6 : Dynamique des aires favorables à la conservation de B. aegyptiaca dans les aires protégées du Niger.

Aires protégées

Figure 9 : Distribution de B. aegyptiaca dans les aires protégées du Niger sous les conditions climatiques actuelles.

Figure 10 : Distribution de B. aegyptiaca dans les aires protégées du Niger à l’horizon 2050 sous modèle CCCMA.

Figure 11 : Distribution de B. aegyptiaca dans les aires protégées du Niger à l’horizon 2050 sous modèle CSIRO.

Figure 12 : Distribution de B. aegyptiaca dans les aires protégées du Niger à l’horizon 2050 sous modèle HadCM3.

DISCUSSION

La modélisation des niches écologiques a souvent été citée comme un puissant outil pour analyser la répartition spatiale actuelle et future des espèces et prédire l’impact des changements climatiques sur leur distribution (Van Zonneveld et al., 2009). L’approche utilisée dans la présente étude pour la cartographie des habitats favorables de B. aegyptiaca est celle d’entropie maximale (MaxEnt) utilisée par plusieurs auteurs dans la distribution des espèces en Afrique de l’Ouest (Abdou et al., 2016 ; Asseh et al., 2019 ; Toko, 2020 ; Adjonou et al., 2020 ; Dimobe et al., 2020). L’avantage de cette approche est sa facilité à accepter pour la modélisation des données quantitatives et qualitatives. En plus, des algorithmes déterministes efficients ont été développés pour garantir une convergence vers la distribution optimale par le modèle (Elitth et al., 2011). Néanmoins, le modèle présente certaines limites dont entre autres, la forte autocorrélation spatiale dans les données d’observation qui peut introduire des biais dans les prédictions (Peck et al., 2010). En plus, MaxEnt n’intègre aucun paramètre démographique (fécondité, mortalité, croissance) et dynamique des populations (dispersion, compétition inter ou intraspécifique) (Elith et al., 2006 ; Schwartz, 2012). Or, la capacité de dispersion des espèces ainsi que leur structure sont des facteurs déterminants dans l’impact potentiel du changement climatique sur leurs habitats (Lougbègnon, 2016). La qualité du modèle à prédire la distribution de B. aegyptiaca a été évaluée à travers la statistique AUC (Area Under Curve). La valeur obtenue (0,939) témoigne que le modèle est statistiquement fiable à prédire la distribution de l’espèce au Niger (Swets, 1988 ; Phillips et al., 2006).

La plus forte contribution des précipitations du trimestre le plus froid et de la période la plus humide et de la température du trimestre le plus chaud dans la distribution de B. aegyptiaca au Niger confirment les résultats des études antérieures (Lyam et al., 2012 ; Agbo et al., 2019). En effet, ces auteurs ont montré que la température et les précipitations sont les facteurs prépondérants dans la distribution des espèces végétales et de la végétation. La réduction de près 72% du pourvoir prédictif observée lorsque la variable précipitations du trimestre le plus froid et la variable Isothermalité sont permutées traduit le rôle déterminant de la précipitation et de la variation de la température dans dynamique spatio-temporelle des habitats de B. aegyptiaca. Ces deux variables agissent directement dans la distribution de B. aegyptiaca et pourraient constituer des paramètres climatiques majeurs dans l’écologie de l’espèce.

Prédire comment les espèces pourraient réagir aux changements climatiques constitue des indicateurs précieux pouvant servir de base pour le développement des stratégies de conservation pour une utilisation durable des ressources végétales (Tosso, 2013). Les modèles de prédiction utilisés à l’horizon 2050 ont montré que les habitats très favorables au développement de B. aegyptiaca seront réduits au profit des habitats moyennement, peu ou non favorables. Des résultats similaires ont été obtenus par plusieurs auteurs qui ont utilisé ces mêmes modèles du scénario d’émission A2 pour prédire la distribution de niche potentielle des espèces végétales (Bourou, 2012 ; Fandohan et al., 2013 ; Zakari et al., 2017). Mais, des tels résultats ne devraient pas être attendus particulièrement avec les modèles CCCMA et HadCM3 qui prédisent une augmentation des précipitations à l’horizon 2050. Ces résultats pourraient s’expliquer par le fait que les modèles montrent des désaccords et incertitudes sur l’évolution des précipitations en Afrique de l’Ouest (Fandohan et al., 2013). La distribution de B. aegyptiaca sous les différents scénarios climatiques actuels et futurs est moins étendue que celle suggérée par Bonnet et al. (2008). Ces auteurs ont montré que l’espèce est distribué sur l’ensemble du territoire nigérien.

En considérant l’évolution des habitats avec les différents scénarios climatiques futurs (CCCMA, CSIRO et HadCM3), on peut dire que les changements climatiques ne constitueront qu’une menace mineure à la survie de B. aegyptiaca au Niger. Toutefois, ces modèles de prédiction utilisés ont été très critiqués compte tenu de leurs faiblesses quant à prédire l’impact des changements climatiques sur la répartition géographique des espèces. Au nombre de ces faiblesses, on peut citer les incertitudes liées aux modèles utilisés, les difficultés à paramétrer les interactions écologiques, les réponses idiosyncratiques individuelles des espèces aux changements climatiques, les limitations de disséminations spécifiques à chaque espèce, la plasticité des limites physiologiques et les réponses adaptatives des agents disséminateurs (Schwartz, 2012). En plus, le scénario d’émission A2 utilisé pour la projection future décrit un monde avec une population à fort taux de croissance (Williams et al., 2007). Ce scénario ne prédit pas l’impact des activités humaines particulièrement le changement d’occupation du sol en lien avec la croissance démographique, ce qui veut dire la réduction de l’habitat très favorable de B. aegyptiaca à l’horizon 2050 pourrait être beaucoup plus importante que celle obtenue avec les trois modèles dans la présente étude.

Avec la pression de plus en plus croissante sur les ressources naturelles et les espèces ligneuses en particulier, les aires protégées constituent les seuls espaces qui garantissent la conservation de la biodiversité. Bien que B. aegyptiaca soit classée parmi les espèces à préoccupation mineure dans la liste rouge de l’ICUN (BGCI et IUCN, 2019), l’espèce bénéficie d’un statut d’espèce protégée au Niger. Des mesures de protection dans les aires protégées vont contribuer et garantir une conservation durable de cette espèce. Les aires protégées du Niger, en fonction de leur situation géographique dans le territoire ont montré leur efficacité dans la conservation de B. aegyptiaca. Quel que soit les scénarios climatiques, la réserve de faune de Gadbédji située en zone sahélienne et la réserve partielle de faune de Tamou située en zone soudano-sahélienne se sont montrées plus efficace pour la conservation de B. aegyptiaca. Ces résultats confirment la distribution de B. aegyptiaca en zones Soudano-sahélienne et sahélienne en Afrique de l’Ouest et de l’Est (Arbonnier, 2000 ; Eyog et al., 2000).

CONCLUSION 

Cette étude a permis de faire des prédictions des distributions sur les habitats actuels et futurs de B. aegyptiaca. L’utilisation de l’algorithme d’entropie maximale montre une grande performance dans la prédiction précise de la répartition de cette espèce. La modélisation avec les conditions climatiques actuelles montre que 67,77% du territoire nigérien constitue un habitat très favorable au développement de B. aegyptiaca. Tous les scénarios climatiques futurs utilisés ont montré que la superficie de l’habitat très favorable au développement de l’espèce sera seduit à l’horizon 2050. Cette réduction concerne essentiellement le Nord-est du pays. L’étude a également montré le rôle que peut jouer les aires protégées dans la conservation de cette espèce. Les aires qui conservent et qui conserveront le mieux l’espèce sont la Réserve totale de faune de Tamou et Réserve totale de faune de Gadbédji. Cette étude constitue un outil efficace pour la conservation, la surveillance et la gestion des peuplements naturels de B. aegyptiaca dans le contexte du changement climatique.

RÉFERENCES 

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